Fausse joie

Publié le par Valentin Chaput

Aujourd'hui, un petit sur l'une de mes dernières lectures : La Joie, de Mo Yan, un auteur contemporain très célèbre en Chine, et présenté comme un Prix Nobel de littérature potentiel. J'étais plutôt emballé par le résumé en quatrième de couverture, avec l'histoire, en partie autobiographique, du jeune Yongle ("Joie Eternelle", c'était aussi le nom d'un Empereur Ming au passage), un fils de paysans pauvres du Shandong qui rêve de sortir de la misère par les études... mais qui échoue plusieurs fois de suite aux concours d'entrée à l'université. L'histoire se passe il y a une petite quarantaine d'années (je suppose), un moment vraiment difficile dans les campagnes chinoises. Intéressant sur le papier, mais...

Mais une fois passée la surprise d'une première page originale par sa bizarrerie, on se rend très vite compte que quelque chose ne va pas. Tout d'abord l'énonciation, qui nous parle ? Question restée sans réponse jusqu'au bout, car le récit alterne entre une narration à la première personne, un narrateur qui semble s'adresser directement au lecteur en utilisant la deuxième personne comme si le lecteur était le personnage principal, et une narration plus classique à la troisième personne. Effet de style qui peut être intéressant, mais qui est très troublant quand il y a une telle absence de ponctuation ! Pas de guillemets, jamais ! Les personnages se répondent sans qu'il y ait d'indicateurs, de tirets, de passages à la ligne. Or quand je note cette absence de passages à la ligne, c'est pour dire qu'il y a trois ou quatre paragraphes seulement sur 180 pages ! Du coup, tout est très confus, le lecteur ne sait pas où il est, qui parle et pire... qui dit quoi ?


Car en plus de la déroutante absence de la forme classique d'un texte littéraire avec des phrases, des transitions, des marques d'énonciations, il y a un manque flagrant de contenu dans tout cela. Le concept c'est que Yongle "se réfugie dans un monde secret peuplé de mirages et de souvenirs" d'après le commentaire du livre. En réalité, je ne suis pas loin de penser que délires pervers et dérangements psychiatriques sont plus adaptés que "mirages et souvenirs". Globalement le récit n'a ni queue ni tête. Seule une quinzaine de pages vers les deux-tiers du livre ont une forme stylistique et un sens que l'on peut suivre, et c'est le passage le plus intéressant, puisqu'il aborde un tout petit peu la situation de ces paysans pauvres, très défavorisés dans leur accès aux études, le dilemme entre un mariage qui assurerait à Yongle une vie paysanne difficile mais sûre et le rêve d'entrer à l'université. Mais à la fin, le délire reprend, ce qui fait que je suis bien incapable de vous dire si Yongle se suicide à la fin, ou bien s'il délire simplement, et pourquoi ?

Un peu osé de critiquer à ce point un futur Prix Nobel de littérature ? Je suppose et j'espère qu'il a écrit beaucoup mieux, parce que là, je ne vois pas ce qui peut pousser le lecteur à dépasser les vingts premières pages. Pourquoi l'ais-je fait ? Pour être franc, c'est parce que l'eau et l'électricité ont été coupés toute la journée dans nos chambres, donc privé de tout, j'ai lu, avec l'espoir que le livre révèle son sens caché à la fin... Hélas, ma réponse à la dernière phrase du livre "Qu'est-ce que la joie ? (...) D'où vient la joie ?... Répondez-moi, je vous en prie !" sera sévère : ce n'est pas la lecture de ce livre qui vous éclairera sur ce sujet. Dommage, la prochaine fois peut-être ?
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Publié dans Lectures chinoises

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