Jin Ping Mei, un autre chef d'oeuvre !

Publié le par Valentin Chaput

"S'il est assurément difficile de composer pareil ouvrage, il l'est plus encore de le lire." J'étais donc prévenu par ce commentaire de Zhang Zhupo, un critique littéraire du XVIIe siècle cité dans l'introduction du Jin Ping Mei (金瓶梅) ! En effet, en comptant les pauses pour d'autres lectures ou activités, il m'aura fallu plus de trois mois pour lire les quelques 2315 pages de ce grand classique de la littérature chinoise ! Ses descriptions pornographiques des ébats entre les personnages principaux, tous aussi corrompus les uns que les autres et très critiques vis-à-vis des traditions et de la religion, ont valus au livre une réputation tellement sulfureuse qu'il a été victime de la censure au cours des siècles et est, semble-t-il, introuvable sur le territoire chinois aujourd'hui !
Ce n'est définitivement pas un livre comme les autres ! Ce serait même le plus grand des "quatre livres extraordinaires" répertoriés par Feng Menglong au début du XVIIe siècle, aux côtés d'Au bord de l'eau, Les Trois Royaumes et La Pérégrination vers l'Ouest. Le Jin Ping Mei est considéré comme l'une des premières œuvres romanesques en Chine et dans le monde. Le contenu du Jin Ping Mei est issu de la tradition orale et populaire, d'où la vulgarité de certains dialogues, et il n'existe aucune certitude sur l'identité du ou des auteurs, même si l'unité stylistique du livre laisse penser qu'un seul écrivain a rédigé l'ensemble, peut-être sans l'achever totalement lui-même. Cet auteur a vraisemblablement écrit à la fin du XVIe siècle, sous le pseudonyme du "Rigolard", et il faut donc comprendre que le récit dénonce également des pratiques contemporaines de l'auteur, lorsque le pouvoir des Ming montre ses premières failles.



L'histoire du Jin Ping Mei couvre une période de quinze ans, entre 1112 et 1127, et narre les aventures licencieuses de personnages de la ville de Claire-Rivière (Qinghe), dans le Shandong. Le protagoniste central est Ximen Qing, dont le commerce de tissus prospère et dont l'influence grandit dans la région, mais qui attend toujours une descendance masculine. En plus d'une fille issue d'un mariage révolu, Ximen est entouré d'une véritable cour, composée de ses six femmes officielles, des commis qui l'aident dans son commerce, des valets et servantes de tout ce petit monde, de ses amis flatteurs et parasites, des moines et de quelques courtisanes occasionnelles supplémentaires. Sa femme principale est Dame-Lune Wu, fidèle et pieuse. Puis viennent ses concubines, qui au cours du récit atteignent le nombre de cinq et se nomment Charmante Li, Tour-de-Jade, Belle-de-Neige, Lotus d'Or et Fiole ont des caractères bien distincts. Citons par exemple Tour-de-Jade, facilement jalouse, Fiole qui est faible et dépressive, ou Lotus d'Or la manipulatrice un peu perverse. Parmi leurs filles de service, Fleur-de-Prunier donne le troisième caractère du titre "Fleur en Fiole d'Or", qui reprend simplement les noms de trois des partenaires de Ximen Qing. Il mène avec ses amis une vie de débauche mélangeant sexe, alcool et hypocrisie.

Voici un premier extrait tiré du Livre II, chapitre XIII pour illustrer mon propos. Ximen Qing est attiré par la femme de son voisin, la future Fiole, qui se sent délaissée par son mari Hua Zixu, qui justement a passé la nuit chez les prostituées. Ximen Qing envoie donc quelqu'un le chercher :

    Le lendemain, comme Hua Zixu revenait de chez les courtisanes, sa femme, refoulant le ressentiment qu'elle avait accumulé, lui suggéra :
   « Heureusement que notre voisin d'à côté, le grand monsieur Ximen s'est donné tant de mal pour t'inciter à rentrer pendant que tu te soûlais et te débauchais là-bas : la moindre des choses serait que tu lui achètes quelque cadeau en témoignage de gratitude. »
    Hua Zixu s'empressa d'acheter quatre boîtes et une jarre d'alcool qu'il fit porter par son petit valet Bonheur.
   Ximen Qing les accepta volontiers et récompensa généreusement le messager, il va de soi. Dame-Lune de s'en étonner :
    « Pourquoi les Hua t'envoient-ils ces cadeaux ?
    - C'est que l'autre jour ce vieux Hua m'avait invité à fêter l'anniversaire d'Argentine Wu chez les courtisanes et, comme il était soûl, je l'ai aidé à rentrer chez lui. C'est moi encore qui ne cesse de lui déconseiller d'y passer ses nuits et de l'inciter à rentrer un peu plus tôt chez lui. Pour toutes ces raisons sa femme m'en est immensément reconnaissant ; j'imagine qu'elle a dû lui dire d'acheter ces cadeaux pour me remercier.
    - Mon cher ! s'exclama Dame-Lune en joignant les mains, tu ferais meiux de t'occuper de toi-même : le Bouddha de glaise fait des sermons au Bouddha d'argile ! Toi qui n'es jamais à la maison, qui entretiens des filles et séduis des femmes de tous les côtés, tu prétends sermonner le mari des autres ? » Cependant elle ajouta : « Tu ne peux pas les accepter sans les rendre ! » C'est pourquoi elle demanda encore : « Quel est le nom sur la carte ? Si c'est celui de sa femme, je lui envoie aujourd'hui même une des miennes pour l'inviter à passer un moment ici. Elle ne demande pas mieux, j'en suis sûre. Si c'est le nom du mari, c'est ton affaire, je ne m'en mêlerai pas !
    - C'est celui de l'ami Hua. C'est bien simple, je l'invite demain. »
    Le lendemain Ximen Qing fit effectivement préparer un petit banquet pour Hua Zixu qui était revenu chez lui après avoir passé la journée entière à boire. Fiole lui fit savoir qu'il ne devait pas demeurer en reste :
    « On leur a fait quelques cadeaux, mais eux, ils t'ont invité à partager un festin. Il faut le lui rendre un prochain jour, la bienséance l'exige ! »


Ainsi, le premier point très intéressant du livre réside dans la description très détaillée de la vie des Chinois du XIIe siècle à travers leurs activités, leurs aspirations ou leurs "règles de bienséance". Par exemple, les passages avec des moines taoïstes sont souvent très ironiques, car Ximen Qing feint de les écouter avec respect, mais fait le contraire de leurs recommandations et dit ouvertement à ses proches qu'ils ne sont que des charlatans. C'est peut-être une des marques du récit populaire, car un texte plus classique n'aurait pas été aussi loin dans la critique des moines, ou des ancêtres. Les personnages réagissent différemment face aux traditions, et le caractère des femmes de Ximen Qing est à ce titre très bien travaillé afin de proposer différentes visions de la société chinoise. Il est intéressant aussi de constater que le texte aborde des sujets qui restent encore aujourd'hui tabous en Chine : la place de la femme dans le couple, l'adultère, l'homosexualité ou la corruption et la méfiance envers le politique. Comme vous l'aurez compris, les relations sexuelles sont très nombreuses pour le Don Juan Ximen Qing, d'où la censure de l'oeuvre, mais si l'on va au-delà, on découvre également un contenu politique assez présent. La fin du récit, en 1127, correspond à un repli majeur de l'Empire chinois. Les Jürchen, un peuple mandchou, progressent depuis une dizaine d'années dans le nord. Leur Empire prend le nom de Jin et attaque le Henan, où se trouve Kaifeng, la capitale de la dynastie chinoise Song, et le Shandong, où vit Ximen Qing. Kaifeng tombe en 1127 et les Song doivent migrer vers le sud, alors que les Jin dominent le nord jusqu'à l'arrivée des Mongols près d'un siècle plus tard. Or, si les Jin s'imposent facilement, c'est avant tout parce que les Song sont très affaiblis. Ximen Qing est un symbole de cette déliquescence du pouvoir. Sa richesse croît très vite dès le début du récit. Il est rapidement promu à un poste mandarinal au Palais de Justice, sans passer par les traditionnels concours méritocratiques. Il cultive de nombreuses relations avec les notables de la région, à coup de banquets chez les uns et les autres, et possède des relais à la capitale, qu'il corrompt avec des pots-de-vin réguliers. Sa compétence n'est donc pas remise en cause, et si l'on suppose que toute l'administration a atteint le même niveau de décadence, avec à sa tête une cour impériale déconnectée de la réalité, on comprend aisément les troubles politiques de l'époque.

Voilà par exemple un autre extrait, tiré du Livre V, chapitre XLVIII, où un censeur impérial chargé de l'inspection de la région dénonce les pratiques frauduleuses de Ximen Qing et de ses collègues. Il s'attaque directement à la "rare incompétence" dont fait preuve Ximen Qing. Heureusement pouce dernier, un collègue a obtenu le rapport avant qu'il ne soit envoyé à la cour :

    A l'issue de sa lecture, Ximen Qing, terrassé par la peur, resta à dévisager son compagnon sans souffler mot.
    « Que vous en semble, mon cher collègue, demanda le juge Xia, que comptez-vous faire ?
   - Comme dit l'adage : Viennent les soldats, s'interpose le général ; montent les eaux, terrassement les arrêtera. Quand les choses en arrivent à ce point, la seule issue est d'agir : le moins est de réunir à nous deux quelques cadeaux à envoyer au plus tôt à la capitale orientale, pour solliciter là-bas l'intercession de Son Excellence le grand précepteur. »
   Sur cette suggestion l'intendant Xia prit congé précipitamment et, arrivé chez lui, réunit deux cents taels et deux vases d'argent. Quant à Ximen Qing, il fit remplir un coffret de jades ouvragés, d'or et de pierres précieuses ; il y ajouta trois cents taels d'argent. Les Xia dépêchèrent Xia Shou, tandis que chez Ximen la mission incombait à Laibao. Les cadeaux emballés comme il fallait, Ximen Qing rédigea une lettre destinée au majordome Zhai. Les deux valets eurent tôt fait de louer deux bêtes et de gagner la capitale par étapes de nuit et de jour. De cela, nous ne dirons pas plus.


Voici donc un bel exemple de la corruption généralisée du système, qui d'ailleurs n'est jamais ouvertement critiquée dans le livre, ce qui le rend encore plus intéressant. Les relations sociales, guidées par l'intérêt, l'hypocrisie, mais parfois aussi un véritable amour, sont réellement au cœur du livre. Il est amusant de voir que l'on pourrait résumer l'intrigue principale en à peine une page, alors que l'auteur arrive à développer cette histoire, elle-même extrapolée d'un simple passage d'Au bord de l'eau, sur une telle longueur ! Le livre emprunte un schéma classique pour retranscrire les aventures de Ximen Qing et de son entourage depuis l'ascension jusqu'à la perte.
Le travail de construction du roman est passionnant. Le récit est découpé en cent chapitres, répartis en dix livres de dix chapitres, tous divisés de la même manière : un événement au début et un à la fin, souvent résumés par des petites maximes ou des poèmes pertinents et très bien traduits. Chaque chapitre est construit comme un épisode de feuilleton, avec le titre qui résume les deux points essentiels du chapitre, et moult détails de la vie quotidienne entre ces deux événements. La structure est parfois un peu lourde, et on lit rarement plus d'un ou deux chapitres par jour, mais le récit est rarement lassant, même s'il n'y a pas vraiment de suspense, car l'auteur arrive toujours à renouveler les descriptions, sans réutiliser les mêmes ficelles. Malgré cela, plus de deux mille pages, cela reste très long !
Enfin, je tire un grand coup de chapeau à André Lévy qui a réalisé un travail de documentation et de traduction inimaginable sur le Jin Ping Mei, certainement sur plusieurs années ! Chaque poème en vers est traduit avec soin, l'ambiance est très bien retranscrite, avec le souci de laisser les passages dans les différents registres de langue, du plus familier au plus soutenu selon les cas. Ma seule critique concernerait les noms, car certains sont laissés en chinois (Ximen Qing, Laibao, Chen Jingji) quand d'autres sont traduits en français (Belle-de-Neige, Tour-de-Jade etc.) parfois jusqu'au ridicule (Cure-Oreille, Argentine Wu, Bouche-Cousue ou Quitte-la-Garde). Il en va de même pour les noms de villes. Ce mélange des langues est parfois un peu gênant, même si cela peut aider à repérer les personnages au début du récit. Pour le reste, c'est extraordinaire !

La lecture de l'intégralité du Jin Ping Mei est peut-être trop fastidieuse. Dans ce cas, je vous conseille au moins d'en lire les premiers livres, pour en saisir toute la richesse. Je vous laisse avec l'une des petites morales qui jalonnent le récit, celle-ci est extraite du Livre VII, chapitre LXII, et résume bien l'histoire :


    Vrai ou faux le méfait, chacun sait ce qu'il fait :
    Raison d'heur ou malheur, à qui le demander ?
    Le bien comme le mal, tout finit par se payer.
    Examine si ta conduite est bonne,
    Songe calmement à en faire la somme,
    Car tant que ton cœur suivra le droit chemin,
    La raison céleste ne te fera point tort !

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Publié dans Lectures chinoises

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D
Très intéressant, de plus que j'ai trouvé une version du livre, de plus que ...<br /> C'est vrai que ça à l'air très long, quel résumé en une page comme dit dans cet article :) ^^
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