Après huit mois passés en Chine, il est temps de faire un petit bilan linguistique, surtout qu'avec le changement de niveau au second semestre, notre vision de la langue a changée. Nous avons
maintenant dépassé le stade des bases, avec les quelques centaines de caractères et les quelques milliers de mots et expressions nécessaires pour "s'en sortir" en Chine. Désormais, "le chinois
est de plus en plus dur" !
Nous commençons à aborder des textes de deux ou trois pages, voire quelques articles simples, et la constatation est douloureuse : on ne connaîtra jamais tous ces caractères ! L'approche d'un
texte en chinois n'a rien de comparable avec l'approche d'un texte dans une autre langue étrangère avec alphabet selon moi. Ici, lorsque l'on bute sur un, deux, trois caractères de suite, il n'y
a parfois aucun indice, et on ne peux pas vraiment passer à la phrase d'après comme si de rien n'était. Certes le système des clés que je vous avait présenté au début de l'année peut nous mettre
sur un piste. Parfois nous sommes même capables de prononcer le caractère, en reconnaissant l'élément phonétique associé, mais pour le sens réel, c'est souvent très compliqué ! Sur ce point, nous
sommes très défavorisés par rapport aux Japonais par exemple, puisqu'ils peuvent se repérer grâce à leurs caractères souvent assez proches pour deviner le sens.
Autre découverte inquiétante : l'écrit et l'oral sont parfois très différents ! Au début, les textes que nous lisions étaient des transcriptions de dialogues oraux, donc l'écrit correspondait à
ce que nous savions dire. Mais le vrai chinois écrit possède de nombreuses subtilités inconnues jusqu'alors ! L'écrit est beaucoup plus pur en réalité, puisque les caractères se suffisent à
eux-mêmes pour donner du sens. Or, comme je vous l'ai déjà dit, le chinois comprend énormément d'homophones, c'est-à-dire de mots qui se prononcent de la même façon. Il y a tout juste trois cents
syllabes différentes, qui avec les quatre tons ne donnent qu'un peu plus de mille possibilités. C'est bien peu ! Du coup, les Chinois ont rajouté des syllabes supplémentaires à l'oral, pour
distinguer les différents mots qui ont la même prononciation, car avec deux syllabes, les combinaisons phonétiques sont démultipliées.
Le problème, c'est que lors du retour à l'écrit, certaines phrases nous paraissent incompréhensibles, car elles ne correspondent pas à la langue parlée. Toutes ces syllabes annexes disparaissent,
beaucoup de mots sont implicites... pour des Chinois, mais pas pour nous ! Enfin, la dernière difficulté majeure vient des chengyu : les expressions idiomatiques. Là, c'est très dur, car
il y en a une infinité et elles sont souvent liées à des repères culturels qui nous sont étrangers. Récemment, nous avons eu un cours sur les toutes les expressions basées sur 吃 (chi,
manger), et une très grande partie n'a aucun rapport avec l'alimentation, mais expriment la joie, la surprise, la jalousie, l'incompréhension, ou même dans les cas les plus complexes l'égalité
des salaires des employés d'une entreprise malgré les différences de résultats ou le fait de vivre en parasite ! Bref, si vous tombez sur une telle expression dans un journal, alors qu'il vous
manque en plus un ou deux caractères, vous ne pouvez tout simplement pas comprendre le texte !
Toutes ces difficultés compensent une grammaire plutôt simple, puisque les verbes ne se conjuguent ni pour le temps ni pour les différentes personnes, qu'il n'y a pas de difficultés liées à
l'usage du sigulier ou du pluriel, et que les constructions synthaxiques sont faciles à assimiler. D'ailleurs, j'ai découvert un phénomène intéressant en aidant ma partenaire linguistique à faire
des traductions du chinois au français : la connexion logique au sein des phrases ne suit pas du tout nos règles, plutôt strictes. En chinois, le "que" disparaît et le "faire une chose 1 ET faire
une chose 2" n'est pas aussi simple que chez nous, car le "et" basique ne peut pas s'employer ici. Par conséquent, lorsque le sujet reste le même pour plusieurs phrases, les Chinois mettent le
sujet au début, et font défiler toutes les phrases à la suite, afin de ne pas rappeler à chaque fois le sujet. Les phrases n'ont parfois aucun lien entre elles autre que le même sujet. A la
traduction en français, cela fait des phrases de cinq lignes, qui n'ont aucun sens car ce sont des informations juxtaposées sans souci de liaison.
En conclusion partielle avant les deux mois et demi d'apprentissage restants, je dois dire que la richesse du chinois est fascinante, mais également très frustrante, car à moins d'y consacrer
plusieurs années, nous ne maîtriserons jamais vraiment cette langue. Pour l'oral, notre niveau sera tout à fait honorable à la fin de l'année, mais pour la compréhension et l'expression ecrites,
nous sommes encore très loin du compte !
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