La visite de la Chaumière de Du Fu à Chengdu m'a donné l'occasion de me pencher sur la poésie chinoise classique, particulièrement florissante sous la dynastie des Tang. Pour préparer cet
article, j'ai consulté plusieurs ouvrages, et notamment deux de François Cheng :

Le premier est un recueil de poèmes chinois de toutes les époques. Le deuxième est
plutôt une introduction (très poussée) à la lecture des poèmes chinois classiques, leur écriture et leur réécriture lors de la traduction.
Je vais essayer de vous expliquer quelques bases, sans rentrer dans les détails trop complexes. Les passionnés pourront trouver leur bonheur dans le deuxième livre !
Premier point fondamental : un poème chinois n'a rien à voir avec un poème en langue européenne ! En effet, dans nos langues, l'écrit représente le son que l'on prononce à la lecture. Le poète
doit donc s'efforcer de trouver une musicalité, un rythme, des rimes dans le poème.
Mais les Chinois ont leurs caractères, et ces derniers ne représentent pas la transcription par écrit d'un son à prononcer, mais bien le sens profond du mot. Le but ne sera pas simplement
d'atteindre un équilibre oral, mais plutôt d'arriver à conjuguer le sens, le son et une beauté visuelle avec des caractères harmonieux entre eux. Pour les néophytes, j'avais écrit un petit
article sur la logique des caractères chinois au tout début du premier blog, avec le système des radicaux qui apportent le sens etc. A ce propos, je rappelle qu'il s'agit forcément des caractères
traditionnels dans les poèmes, et non de l'écriture simplifiée que j'apprends, plus pratique mais qui perd parfois un peu du sens originel. François Cheng résume cela en se demandant si la poésie
chinoise est plus un "chant écrit" ou une "écriture chantée".
La beauté visuelle dont je parlais passe par des liens étroits avec la maîtrise de la calligraphie, et parfois de la peinture. Mais parmi les différentes formes poétiques, le
ci a la
forme d'un poème chanté, qui passe essentiellement par l'oral, comme toutes les chansons et histoires populaires chinoises. Mais après, cela se complique diablement !
Il y a deux grands styles de poèmes, le
gutishi qui est la forme ancienne, plus libre, dans laquelle Li Bo trouve son bonheur, et puis le
lütishi, la "poésie de style nouveau",
avec des règles très strictes, qui servent de cadre aux poèmes de Du Fu, considéré comme le meilleur dans cet exercice.
Pour en rester aux bases uniquement, il faut savoir que les vers comprennent en règle générale cinq ou sept caractères. Cela correspond à nos règles d'alexandrins. Seulement voilà, avec cinq
caractères, on ne raconte pas grand chose, surtout que les poèmes sont souvent limités à quatre, voire huit vers, dans le style nouveau. Du coup, le poète pratique une ellipse du sujet, des
prépositions (dans, sur...), des mots de comparaison et parfois de certains verbes ! Du coup, tout passe par la métaphore, et c'est parfois un véritable casse-tête. Pour vous donner un exemple
simple, j'ai sélectionné un quatrain du poète Liu Yuxi dans le livre de François Cheng, avec pour thème la ville de Nankin, délaissée sous les Tang, mais dans laquelle je pense me rendre très
bientôt (je vous en reparlerai). Il était un peu compliqué d'installer les caractères traditionnels sur mon ordinateur, donc je vous donne juste la traduction mot-à-mot des caractères :
Ville - Pierre
Montagnes - entourer - ancien - pays / tout - autour - rester
Marées - frapper - vide - muraille / solitairement - retourner
Rivière - Huai - côté - est / autrefois - lune
Nuit - tardive - encore - passer / créneaux - venir
Vous remarquez les césures au milieu des vers, pour des questions de rythme, trop compliquées ici. Comme vous le voyez, il manque des mots, c'est un style "E.T. téléphone maison" si
l'on suit le poème en chinois "brut". Cheng insiste d'ailleurs sur le "vide" dans les poèmes chinois, car ce qui n'est pas écrit a toute son importance pour la compréhension ! Voici sa traduction
finale en Français :
La Ville-de-Pierres, de Liu Yuxi
Pays ancien entouré de montagnes qui demeurent
Vagues frappant les murailles, retournant sans écho
A l'est de la rivière Huai, la lune d'autrefois
Seule, franchit encore, à minuit, les créneaux.
Le travail d'adaptation est donc très long et particulièrement difficile !
J'espère avoir éveillé votre curiosité à ce sujet ; je n'ai malheureusement pas le temps de développer plus pour le moment. Car les pandas attendent depuis déjà bien longtemps...
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