Aujourd'hui, c'est "
Wu-yi" en Chine, c'est-à-dire le 1er mai. C'est l'occasion pour les Chinois d'avoir un jour de vacances et pour moi de parler de ce jour hautement symbolique dans un
pays "communiste". Je ne vous apprends rien en disant que le système économique chinois n'a plus rien à voir avec le modèle marxiste ou maoïste : le secteur privé est en pleine explosion, le
secteur financier a été libéralisé, permettant aux catégories supérieures de la population de s'enrichir très rapidement. Pourtant, lorsque l'on parle du miracle économique chinois, il ne faut
pas oublier les ouvriers et paysans pauvres, très pauvres, qui restent à la traine. Ils seraient environ quatre cents millions à travers le pays, dans les campagnes principalement. Pour échapper
à la misère, beaucoup tentent de rejoindre les villes pour travailler, en prenant le risque de l'illégalité et de l'extrême précarité. Ce sont les
mingong, ou plutôt les
nongmingong ("fermiers-travailleurs"). Pièce essentielle mais critiquable de la croissance économique chinoise, je pensais avant de venir en Chine qu'ils étaient cachés des yeux du
public, à la manière de n'importe quel travailleur au noir. Bien au contraire, ils sont partout, même à BeiWai !
Trois ouvriers au travail sur l'un des nouveaux bâtiments de l'université.
Sous le maoïsme, les déplacements des Chinois étaient très limités, grâce au système de
hukou, un passeport qui assignait chacun à vivre et travailler dans sa région natale ou dans celle
où le régime l'avait envoyé, dans le but de développer l'ensemble du pays. Depuis les années 1980-1990, ce contrôle des migrations internes s'est allégé, et par pure rationalité économique,
l'exode rural a conduit des millions de paysans vers les périphéries des villes en expansion. Cet exode concernerait près de deux cents millions de travailleurs et leurs familles, soit plus de
trois fois la population française ! Pris en charge par des réseaux crapuleux ou proxénètes dans le cas des filles, ces migrants, qualifiés de "population flottante" échappent à toute protection
sociale, et sont corvéables à merci pour gagner des misères. A Pékin, on les trouve sur tous les chantiers, se relayant de jour comme de nuit 24h/24, 7j/7 (et j'ai fait le test tout au long de
l'année, même à 3h du matin en hiver par -10°C !). Leur productivité n'est pas forcément excellente, car on sait que plus le nombre d'heures travaillées est importante, plus la qualité et la
concentration baissent. Les accidents du travail sont nombreux, car les normes de sécurité sont basses... quand elles sont respectées. Dans ces conditions, pourquoi ne se révoltent-ils pas ?
Ce n'est pas visible sur la photo, mais ils sont en train de détruire le plafond sur lequel ils sont
à l'aide de deux marteaux piqueurs, sans réelle protection. Ils ne sont qu'au deuxième étage,
mais certains chantiers dépassent allégrement les cent mètres de haut.
Tout d'abord, ils se révoltent régulièrement, mais à une échelle suffisamment petite pour que l'information soit contrôlée et n'entraîne pas une rébellion massive. Il est évidemment très
difficile d'avoir des informations justes sur ces phénomènes dans leur ensemble, je ne peux me baser que sur ce que je vois au quotidien. L'autre raison qui pousse ces hommes à travailler dans
ces conditions est purement algébrique : les salaires ont grimpé très vite en Chine depuis vingt ans. Dans les villes, les salaires ont plus que doublé depuis 2000. Les
mingong rêvent
d'ascension sociale, ils sont prêts à se sacrifier pour que leurs enfants puissent réussir, et ils voient leurs conditions s'améliorer, doucement mais sûrement. Ils sont certes nombreux mais
absolument nécessaires dans les villes, donc la concurrence ne joue pas autant entre eux que dans d'autres secteurs. Par hypothèse, ils sont incontrôlables et employés sur des durées généralement
courtes, donc ils peuvent très bien aller se faire embaucher sur le chantier voisin si cela paye plus. Du coup, tous les salaires sont en hausse. Cet argent est envoyé dans la famille restée à la
campagne, où sert à faire survivre la famille lorsqu'elle a suivi l'homme ou le couple qui travaillent.
Les habitations spartiates des ouvriers sur les chantiers de BeiWai, ils sont quatre à six par chambre avec des douches communes. Quand ils ne sont pas dans leur dortoir, ils travaillent.
Le reste du temps, ils récupèrent.
On pourrait penser que les riches Chinois et le régime ferment les yeux sur ces travailleurs peu qualifiés qui assurent la croissance du pays, mais la situation des
mingong a fort
logiquement entraîné de nombreux problèmes sociaux et a fait évoluer les consciences. Lorsque les enfants suivent leurs parents, ils sont souvent déscolarisés, car leurs parents n'ont pas de
papiers pour justifier leur situation. Par conséquent, des associations privées commencent à développer des écoles spécialisées pour que les enfants sortent de l'illettrisme dont sont victimes la
plupart de leurs parents. La majorité de ces "populations flottantes" vit dans des cités-dortoirs à la périphérie des villes, mais certains sont logés dans des préfabriqués sur les chantiers
eux-mêmes, comme c'est le cas à BeiWai. Ils sont donc en contact constant avec une population plus riche et éduquée, parfois très méprisante envers leur condition. Les tensions et les actes de
violence se multiplient ; il y aurait même eu des viols d'étudiantes chinoises sur le campus d'après mes partenaires linguistiques. Alors que les classes moyennes vont profiter du week-end de
congés pour voyager, cette confrontation directe entre les classes sociales les plus pauvres et les plus riches devrait leur rappeler quelle est la clé de leur succès, et quel est le prix à
payer... pour certains.
Le résultat du chantier qui a duré toute l'année à BeiWai : un énorme bâtiment qui abritera à la rentrée prochaine de nouveaux amphithéâtres et une piscine pour les lecteurs et lectrices du
blog qui vont prendre ma relève ;-).
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